Définir l’éducation constitue une étape fondamentale dans toute réflexion en sciences de l’éducation. Bien qu’elle fasse partie du vocabulaire courant, l’éducation recouvre des réalités multiples et parfois contradictoires. Elle renvoie à des pratiques institutionnelles, à des processus de socialisation, à des expériences individuelles de formation, mais aussi à des projets politiques et culturels portés par les sociétés. Cette pluralité de sens explique pourquoi l’éducation demeure un concept polysémique, mobilisé dans des contextes variés — scolaires, familiaux, sociaux ou politiques — et chargé d’enjeux idéologiques importants.
L’absence de définition explicite de l’éducation peut conduire à des confusions conceptuelles et à des analyses superficielles des pratiques éducatives. En effet, toute politique scolaire, toute réforme pédagogique ou toute méthode d’enseignement repose implicitement sur une certaine conception de ce qu’est éduquer et de ce que l’on attend de l’individu formé. Comme le souligne Durkheim (1938), l’éducation ne saurait être comprise indépendamment de la société qui la produit, puisqu’elle exprime les valeurs, les normes et les finalités qu’une collectivité juge essentielles à sa propre reproduction et à sa cohésion. Définir l’éducation revient donc à interroger le type d’être humain et de citoyen qu’une société souhaite former.
Par ailleurs, la réflexion sur l’éducation ne se limite pas à une approche descriptive. Elle engage une dimension normative et critique. Les grandes théories éducatives montrent que l’éducation peut être conçue tantôt comme un processus de transmission des savoirs et des normes sociales, tantôt comme un moyen d’émancipation et de développement de l’autonomie individuelle. Dewey (1916) insiste ainsi sur le caractère expérientiel de l’éducation, qu’il considère comme indissociable de la démocratie et de la participation active des individus à la vie sociale. Cette diversité de conceptions révèle que l’éducation est toujours située historiquement et qu’elle reflète des choix philosophiques, sociaux et politiques.
Dans cette perspective, cette leçon vise à poser les bases conceptuelles nécessaires à l’étude de l’éducation. Elle propose d’examiner les origines étymologiques du terme, d’en analyser les principales définitions théoriques et d’en dégager les finalités fondamentales. Ce travail de clarification constitue un préalable indispensable pour comprendre les débats éducatifs contemporains et pour analyser, de manière critique, les pratiques et les politiques scolaires étudiées dans les leçons et modules suivants.
Objectifs de la leçon
À la fin de cette leçon, l’étudiant est capable de :
- expliquer pourquoi la définition de l’éducation est un enjeu central en sciences de l’éducation ;
- décrire le caractère polysémique et historiquement situé du concept d’éducation ;
- analyser la conception de l’éducation comme fait social chez Durkheim ;
- interpréter la conception de l’éducation comme expérience et émancipation chez Dewey ;
- identifier et comparer les principales finalités de l’éducation (individuelles, sociales et politiques).
1. Origine éthymologique du concept d’éducation : educare et educere
Le terme éducation provient du latin et renvoie à deux racines complémentaires mais porteuses d’une tension conceptuelle féconde : educare et educere.
1.1 Educare : nourrir, former, instruire
Le verbe latin educare signifie « nourrir », « élever », « former » ou « instruire ». Cette acception met l’accent sur la transmission : transmettre des savoirs, des normes, des valeurs et des règles de conduite jugées nécessaires à l’intégration de l’individu dans la société. Dans cette perspective, l’éducation est conçue comme un processus intentionnel par lequel les adultes agissent sur les jeunes générations afin d’assurer la continuité sociale et culturelle.
Cette conception est particulièrement présente dans les approches sociologiques classiques. Durkheim (1922/2011) définit ainsi l’éducation comme « l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale » (p. 51). L’éducation apparaît alors comme un mécanisme de socialisation visant à former des individus conformes aux attentes collectives.
1.2 Educere : conduire hors de, faire émerger
À l’inverse, le verbe educere signifie « conduire hors de », « faire sortir », « faire émerger ». Cette perspective insiste sur le développement des potentialités internes de l’individu. L’éducation n’est plus seulement transmission, mais accompagnement d’un processus de croissance personnelle, intellectuelle et morale.
Cette conception est au cœur des pédagogies humanistes et progressistes. Dewey (1916) considère l’éducation comme une expérience continue permettant à l’individu de développer sa capacité à penser, à agir et à participer activement à la vie démocratique. L’éducation vise alors l’autonomie, la créativité et l’émancipation plutôt que la simple conformité.
2. Une tension fondatrice : transmission des savoirs et développement de la personne
Les notions d’educare et d’educere traduisent une tension structurante qui traverse toute l’histoire de l’éducation :
- d’un côté, l’éducation comme transmission des savoirs, des normes et des valeurs ;
- de l’autre, l’éducation comme développement global de la personne.
Cette tension n’implique pas nécessairement une opposition irréconciliable. De nombreux penseurs soutiennent au contraire que l’éducation doit articuler ces deux dimensions. Houssaye (2004) souligne que toute situation éducative repose sur un équilibre délicat entre savoir, enseignant et apprenant, aucun de ces pôles ne pouvant être absolutisé sans appauvrir l’acte éducatif.
3. Définitions classiques de l’éducation
3.1 L’éducation comme socialisation (Durkheim)
Pour Durkheim, l’éducation est fondamentalement un fait social. Elle vise à inculquer à l’individu les manières de penser, de sentir et d’agir que la société considère comme nécessaires à sa cohésion. L’école joue ici un rôle central en tant qu’institution chargée de transmettre une morale collective et de préparer les individus à leur rôle social.
Cette conception met en lumière la fonction régulatrice de l’éducation, mais elle soulève aussi des critiques, notamment quant au risque de reproduction des inégalités sociales.
3.2 L’éducation comme expérience et émancipation (Dewey)
Dewey (1916) propose une conception plus dynamique et démocratique de l’éducation. Pour lui, l’éducation n’est pas une préparation à la vie future, mais la vie elle-même. Elle repose sur l’expérience, l’interaction et la résolution de problèmes concrets. L’école doit ainsi être un espace d’apprentissage actif favorisant la participation, la réflexion critique et l’engagement citoyen.
Cette approche accorde une place centrale à l’apprenant et à son environnement, tout en liant étroitement éducation et démocratie.
4. Les finalités de l’éducation
4.1 Finalités individuelles
Sur le plan individuel, l’éducation vise le développement intellectuel, moral, affectif et social de la personne. Elle cherche à favoriser l’autonomie, la capacité de jugement et l’épanouissement personnel.
4.2 Finalités sociales
Sur le plan social, l’éducation assure la transmission culturelle et la cohésion collective. Elle peut contribuer soit à la reproduction de l’ordre social existant, soit à sa transformation, selon les orientations pédagogiques et politiques adoptées (Bourdieu & Passeron, 1970).
4.3 Finalités politiques
Enfin, l’éducation possède une dimension politique majeure. Elle participe à la formation du citoyen, à la compréhension des enjeux démocratiques et à l’exercice de la liberté. Pour Dewey, une société démocratique ne peut survivre sans une éducation qui prépare activement les individus à la participation civique.
Conclusion de la leçon
Définir l’éducation implique donc de reconnaître sa complexité, sa pluralité de sens et ses enjeux fondamentaux. Loin d’être un simple acte technique, l’éducation est un processus profondément social, culturel et politique, situé historiquement et porteur de valeurs. La distinction entre educare et educere offre une grille de lecture essentielle pour analyser les théories éducatives, les pratiques pédagogiques et les politiques scolaires qui seront étudiées dans les modules suivants.